L’APPRENTI COMEDIEN
Un homme entre en scène, nerveux. Il marche de long en large avant de s’arrêter pour téléphoner sur son portable.
[Ton « emphatique », sûr de lui.] – Paul ? … Ca y est. Ouais, l’audition s’est (décortiquant les mots, emphatique) SU-PER BIEN PAS-SEE. (…) Non … Enfin, j’sais pas encore : ( montrant la porte, grandiloquent ) Ils délibèèèèèrent. Ils doivent me rappeler d’un instant à l’autre. De toute façon, mon sketch, c’est quelque chose qui s’est jamais fait, alors … (…) Le trac ? Alors là, pas du tout … Mais pas du tout ! Décontracté, zen de chez zen. (…) Et sans me vanter, je crois que je les ai tous mis dans la poche. ( tapant sur la poste de sa veste ) « In the pocket » que je les ai mis ( un temps, montrant la porte ) les gars du théââââtre. « Finger in the nose » ! (…) Comment ? ( …) Je disais « Finger… » (…) Les doigts dans le nez, c’est cela (…) Oh, arrête, t’es con. (…) Ben, ça se sent, ce genre de truc ! Tu peux pas comprendre, toi. Et j’ai sorti le grand jeu, t’as pas idée. (…) Ouais ! Tout dans l’émotion, le regard, les sous-entendus. (…) Exactement : sobre, une pointe d’ironie dans l’intonation, un regard de velours, et un déplacement … Tiens j’te l’fais, là … ( il se déplace de manière outrée, un peu ridicule ) Ah, ouais, c’est vrai, tu vois pas. Ah, ah ah ! Un déplacement du feu de Dieu, j‘te dis. Tiens, j’te l’refais (même déplacement ridicule que précédemment) Arrête, t’es con. (…) Oh, amateur … J’suis pas pro, mais c’est tout comme (…) Bien sûr qu’ils ont compris le message ! Sont pas cons, tout de même. ( regardant le public) Non, j’t’assure, pas cons. De toute façon, devant un grand texte, on ne peut que s’incliner…
LE MUSE
Non, nous avons dû instaurer un permis à points.
A leurs débuts, nous attribuons aux artistes un permis à 20 points. Et à chaque effraction, nous retirons un ou plusieurs points. Par exemple : … fabriquer délibérément une œuvre commerciale et sans inspiration, c’est 5 points… Plagier, c’est 10 ! … Critiquer une œuvre par simple jalousie, 1 point. .. Profiter de son statut d’artiste pour séduire, comme vous avez fait avec cette savoureuse jeune fille, c’est 3 points…
Et quand on n’a plus de points, plus de muse ! Plus de muse, plus d’inspiration… Plus d’inspiration, plus d’écriture. La page blanche ! Dans le meilleur des cas, si vous avez beaucoup d’argent, une renommée, vous faites illusion … Sinon, vous devenez critique d’art, c’est très courant… [de plus en plus lent et grave] Mais bien souvent, c’est l’usine, comme tout le monde… Parfois même la rue, ou pire, le trottoir… Voire la fosse… commune…
C’est pas tout ça, mais j’ai encore du boulot, moi… Aloooors, au suivant ! [consultant un carnet]… Mmmh… Il passe à 15 heures ?… J’ai tout mon temps, c’est bon !
[…]
Apparemment, c’est mon nouveau client ! Qu’est-ce qu’on nous amène là ? (remonte en scène à hauteur de l’acteur, le toise, le « soupèse ») Ben tiens, à quoi je m’attendais, moi ? On ne va pas me coller un génie, évidemment, ils ont pas besoin de nous, les génies. A la place, nous, on se coltine les bovidés ! (à l’oreille de l’acteur) Meeeeeuuuuuuuuh ! Hahahaha !
Y’a pas à dire : celui-là, c’est de la bête de concours ! (le muse adopte à partir d’ici la pose idéale de chaque étape).
La démarche assurée et élégante de la gazelle des plaines africaines, le torse fier et conquérant du taureau andalou, le port de tête arrogant de l’étalon hispanique, le regard perçant du terrible rapace fondant sur sa proie ! Haha ! (se dégonfle dans un bruit de pfrrrrrt en regardant l’acteur jusqu’à le singer) Il est beau, mon poulain ! Ha…. (mine dépitée) Ouais… Une bourrique, oui !
L’OBSERVATEUR & L’AUTEUR
L’observateur - Ca va pas changer grand-chose, ceci dit… 15 jours que je viens… ça a pas avancé d’une page…
L’auteur pousse calmement sa machine à écrire loin de lui, et se retourne. Il toise l’observateur. Puis il reprend son travail en reprenant sa machine.
L’observateur - Vous allez continuer longtemps ?
L’auteur repousse calmement sa machine à écrire.
L’auteur - Aussi longtemps qu’on me foutra la paix…
L’observateur - Allez-y, allez-y… Faites comme si je n’étais pas là.
L’auteur reprend son œuvre.
L’observateur - Et avec un peu plus de passion, vous ne croyez pas que… ?
L’auteur - Vous voulez quoi exactement ?
L’observateur - Rien, rien… Allez-y… J’essaie juste d'aider un peu…
L’auteur - S’il vous plait, oui, aidez-moi… Mettez-vous au portugais et revenez après. Je ne comprends rien
au portugais, mais c’est une langue qui me détend.
L’observateur - Bon, bon…
L’observateur - N’empêche que vous gagneriez à avoir un style un peu plus… agressif.
L’auteur - Mais vous vous prenez pour qui ?
L'observateur - Pour quelqu'un qui vous suit depuis longtemps... Disons que votre travail me tient à cœur ....
L’auteur (s’exclamant) - C'est nouveau ça ! Un fan ! Et du cultivé avec ça... Pas du public de seconde zone, non... On distingue tout de suite l'amateur d'art ! Dites donc, à ce propos, le musée de la marine doit avoir ouvert, à cette heure.... Ca ne vous dit pas d'y faire un petit tour ?
LE MAIRE
LE MAIRE (face public)
Ecoutez mesdames, je n’ai pas pour habitude de céder à la pression, fut-elle
féminine. Nous n’avions pas pris rendez-vous, me semble t’il. Vous arrivez en délégation, vous forcez la porte de mon bureau, vous l’envahissez …
ANNIE
Ca fait une semaine qu’on… qu’on demande à vous voir et que… que..
LE MAIRE
Laissez-moi continuer !…Je veux bien vous recevoir mais que ce soit clair entre nous, le protocole de vente du théâtre à madame de Béchenel doit être signé la semaine prochaine, il n’est pas question de revenir là-dessus ! Sur ce, je vous accorde cinq minutes, pas plus.
ANNIE
Mais le théâtre ne peut pas être… enfin on n’agit pas comme… comme ça…vous ne nous avez même pas… ça n’a même pas été discuté en conseil…enfin, ça vous coûtait quoi de… de nous..
LE MAIRE
Pouvez-vous me dire des choses précises ?
ANNIE
Oh, il arrête lui de me… de couper la parole, j’ai bien le droit de… non ?… de chercher ce que je vais… pourquoi il est déjà vendu ?
LE MAIRE
Madame Fontaine, voudriez-vous m’expliquer ce que vous et votre groupe
désirez ? Je ne comprends pas bien cette jeune personne, au demeurant fort
charmante, mais qui ne me semble pas très cohérente dans ses propos.
Un homme entre en scène, nerveux. Il marche de long en large avant de s’arrêter pour téléphoner sur son portable.
[Ton « emphatique », sûr de lui.] – Paul ? … Ca y est. Ouais, l’audition s’est (décortiquant les mots, emphatique) SU-PER BIEN PAS-SEE. (…) Non … Enfin, j’sais pas encore : ( montrant la porte, grandiloquent ) Ils délibèèèèèrent. Ils doivent me rappeler d’un instant à l’autre. De toute façon, mon sketch, c’est quelque chose qui s’est jamais fait, alors … (…) Le trac ? Alors là, pas du tout … Mais pas du tout ! Décontracté, zen de chez zen. (…) Et sans me vanter, je crois que je les ai tous mis dans la poche. ( tapant sur la poste de sa veste ) « In the pocket » que je les ai mis ( un temps, montrant la porte ) les gars du théââââtre. « Finger in the nose » ! (…) Comment ? ( …) Je disais « Finger… » (…) Les doigts dans le nez, c’est cela (…) Oh, arrête, t’es con. (…) Ben, ça se sent, ce genre de truc ! Tu peux pas comprendre, toi. Et j’ai sorti le grand jeu, t’as pas idée. (…) Ouais ! Tout dans l’émotion, le regard, les sous-entendus. (…) Exactement : sobre, une pointe d’ironie dans l’intonation, un regard de velours, et un déplacement … Tiens j’te l’fais, là … ( il se déplace de manière outrée, un peu ridicule ) Ah, ouais, c’est vrai, tu vois pas. Ah, ah ah ! Un déplacement du feu de Dieu, j‘te dis. Tiens, j’te l’refais (même déplacement ridicule que précédemment) Arrête, t’es con. (…) Oh, amateur … J’suis pas pro, mais c’est tout comme (…) Bien sûr qu’ils ont compris le message ! Sont pas cons, tout de même. ( regardant le public) Non, j’t’assure, pas cons. De toute façon, devant un grand texte, on ne peut que s’incliner…
LE MUSE
Non, nous avons dû instaurer un permis à points.
A leurs débuts, nous attribuons aux artistes un permis à 20 points. Et à chaque effraction, nous retirons un ou plusieurs points. Par exemple : … fabriquer délibérément une œuvre commerciale et sans inspiration, c’est 5 points… Plagier, c’est 10 ! … Critiquer une œuvre par simple jalousie, 1 point. .. Profiter de son statut d’artiste pour séduire, comme vous avez fait avec cette savoureuse jeune fille, c’est 3 points…
Et quand on n’a plus de points, plus de muse ! Plus de muse, plus d’inspiration… Plus d’inspiration, plus d’écriture. La page blanche ! Dans le meilleur des cas, si vous avez beaucoup d’argent, une renommée, vous faites illusion … Sinon, vous devenez critique d’art, c’est très courant… [de plus en plus lent et grave] Mais bien souvent, c’est l’usine, comme tout le monde… Parfois même la rue, ou pire, le trottoir… Voire la fosse… commune…
C’est pas tout ça, mais j’ai encore du boulot, moi… Aloooors, au suivant ! [consultant un carnet]… Mmmh… Il passe à 15 heures ?… J’ai tout mon temps, c’est bon !
[…]
Apparemment, c’est mon nouveau client ! Qu’est-ce qu’on nous amène là ? (remonte en scène à hauteur de l’acteur, le toise, le « soupèse ») Ben tiens, à quoi je m’attendais, moi ? On ne va pas me coller un génie, évidemment, ils ont pas besoin de nous, les génies. A la place, nous, on se coltine les bovidés ! (à l’oreille de l’acteur) Meeeeeuuuuuuuuh ! Hahahaha !
Y’a pas à dire : celui-là, c’est de la bête de concours ! (le muse adopte à partir d’ici la pose idéale de chaque étape).
La démarche assurée et élégante de la gazelle des plaines africaines, le torse fier et conquérant du taureau andalou, le port de tête arrogant de l’étalon hispanique, le regard perçant du terrible rapace fondant sur sa proie ! Haha ! (se dégonfle dans un bruit de pfrrrrrt en regardant l’acteur jusqu’à le singer) Il est beau, mon poulain ! Ha…. (mine dépitée) Ouais… Une bourrique, oui !
L’OBSERVATEUR & L’AUTEUR
L’observateur - Ca va pas changer grand-chose, ceci dit… 15 jours que je viens… ça a pas avancé d’une page…
L’auteur pousse calmement sa machine à écrire loin de lui, et se retourne. Il toise l’observateur. Puis il reprend son travail en reprenant sa machine.
L’observateur - Vous allez continuer longtemps ?
L’auteur repousse calmement sa machine à écrire.
L’auteur - Aussi longtemps qu’on me foutra la paix…
L’observateur - Allez-y, allez-y… Faites comme si je n’étais pas là.
L’auteur reprend son œuvre.
L’observateur - Et avec un peu plus de passion, vous ne croyez pas que… ?
L’auteur - Vous voulez quoi exactement ?
L’observateur - Rien, rien… Allez-y… J’essaie juste d'aider un peu…
L’auteur - S’il vous plait, oui, aidez-moi… Mettez-vous au portugais et revenez après. Je ne comprends rien
au portugais, mais c’est une langue qui me détend.
L’observateur - Bon, bon…
L’observateur - N’empêche que vous gagneriez à avoir un style un peu plus… agressif.
L’auteur - Mais vous vous prenez pour qui ?
L'observateur - Pour quelqu'un qui vous suit depuis longtemps... Disons que votre travail me tient à cœur ....
L’auteur (s’exclamant) - C'est nouveau ça ! Un fan ! Et du cultivé avec ça... Pas du public de seconde zone, non... On distingue tout de suite l'amateur d'art ! Dites donc, à ce propos, le musée de la marine doit avoir ouvert, à cette heure.... Ca ne vous dit pas d'y faire un petit tour ?
LE MAIRE
LE MAIRE (face public)
Ecoutez mesdames, je n’ai pas pour habitude de céder à la pression, fut-elle
féminine. Nous n’avions pas pris rendez-vous, me semble t’il. Vous arrivez en délégation, vous forcez la porte de mon bureau, vous l’envahissez …
ANNIE
Ca fait une semaine qu’on… qu’on demande à vous voir et que… que..
LE MAIRE
Laissez-moi continuer !…Je veux bien vous recevoir mais que ce soit clair entre nous, le protocole de vente du théâtre à madame de Béchenel doit être signé la semaine prochaine, il n’est pas question de revenir là-dessus ! Sur ce, je vous accorde cinq minutes, pas plus.
ANNIE
Mais le théâtre ne peut pas être… enfin on n’agit pas comme… comme ça…vous ne nous avez même pas… ça n’a même pas été discuté en conseil…enfin, ça vous coûtait quoi de… de nous..
LE MAIRE
Pouvez-vous me dire des choses précises ?
ANNIE
Oh, il arrête lui de me… de couper la parole, j’ai bien le droit de… non ?… de chercher ce que je vais… pourquoi il est déjà vendu ?
LE MAIRE
Madame Fontaine, voudriez-vous m’expliquer ce que vous et votre groupe
désirez ? Je ne comprends pas bien cette jeune personne, au demeurant fort
charmante, mais qui ne me semble pas très cohérente dans ses propos.